P'tit résumé :

 

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Au début du 20ème siècle, à Londres, trois jeunes filles viennent de perdre leur père et tuteur, Lord Buxton. Ses deux filles Rowena et Victoria considèrent Prudence, la fille de leur gouvernante, comme leur soeur. Elle a été élevée avec elles et traitée comme une troisième fille par leur père. Toutes trois ont eu une éducation très libérale, ouverte sur les droits de la femme, ainsi qu'une véritable instruction intellectuelle. Elles sont impliquées dans la vie sociale, par le biais d'associations ou de formations professionnelles.

Hélas, la réalité de leur appartenance sociale et de leur statut de femme leur revient en pleine face. Contraintes de quitter la maison de leur père pour aller vivre chez leur oncle, fortuné et rigide, très attaché à son rang, les deux soeurs ne parviennent à garder Prudence près d'elles qu'en tant que... femme de chambre ! Leur fortune leur est confisquée jusqu'à leurs futurs 25 ans et leur seul avenir est à présent de faire un beau mariage, perspective rétrograde pour ces jeunes femmes modernes.

Mon avis :

Pendant quelques chapitres, j'ai été gênée par une impression de "déjà vu". Fan de la série "Downtown Abbey", je trouvais de grosses ressemblances. Mais très vite, l'histoire m'a happée. Le sort réservé à Prudence est d'une injustice et d'une cruauté sans nom, surtout quand on  découvre à la fin du tome qui elle est réellement. En effet, sachez que cette histoire est une série en 3 tomes...

La manière dont chacune des trois jeunes filles réagit à son changement de domicile, de statut social ; la rencontre de nouveaux amis - ou ennemis ; leur réaction face à la solitude ... tout cela est très bien traité.

Au cours des chapitres, l'auteur parle de chacune des trois jeunes femmes et les différences entre elles se font jour de plus en plus clairement. Réduite au rang de domestique, Prudence conserve des liens très chaleureux avec Victoria qui essaie de toute force de la protéger et de lui rendre sa place. De son côté Rowena, écrasée par le deuil et ses nouvelles responsabilités d'aînée, n'ose pas s'élever contre son oncle et se réfugie en elle-même.

les trois soeurs

Image tirée de la série "Downtown Abbey"

J'ai acheté le deuxième tome de la série avant même d'avoir terminé le premier, tant j'avais envie de connaître la suite. Ce n'est pas un roman à l'eau de rose, même si la vie sentimentale des jeunes filles est largement traitée. Ce qui porte cette histoire, c'est surtout leur volonté de survivre en dépassant les injustices. Même si la vie de Victoria et Rowena semble enviable, avec le luxe permanent qui les entoure, leur situation de "mineure" alors qu'elle sont fortunées et âgées de 18 et 23 ans, est sidérante : elles n'ont aucun droit ! Quant à Prudence, qui est une femme cultivée, d'une grande liberté d'esprit, la voilà contrainte de vivre dans une mansarde sans chauffage et de subir maintes humiliations destinées à lui faire quitter Summerset Abbey...

En conclusion : un régal.

L'écriture est fluide, simple, on a l'impression qu'on nous relate dans l'oreille une histoire vraie. La description très précise des tenues, des pièces d'habitation, l'étude des caractères des personnages avec leurs hésitations, leurs enthousiasmes et leurs lâchetés est tout à fait passionnante. Un achat que vous ne regretterez pas !

Quelques informations :

Ce livre est une exclusivité "France Loisirs", à 18,95 €. Cependant on le trouve déjà sur d'autres sites, neuf (plus cher) ou d'occasion.

TJ Brown

L'auteur : T.J Brown est américaine. Au cours de mes recherches, j'ai appris tout à fait par hasard que juste au moment où elle a obtenu un contrat avec un éditeur pour écrire ce livre, elle a découvert qu'elle avait un cancer. Elle s'est accrochée à son projet et a écrit deux tomes durant cette période. Voici un petit extrait d'un document qu'elle a publié sur un blog, et que j'ai traduit (avec mon petit cerveau, et pas un traducteur électronique, j'espère que c'est bon...), tout juste pour vous, mes chers lecteurs :

J’allais me faire soigner, je dormais, j’écrivais. Mon Dieu, combien j’ai écrit ! A travers un brouillard dû à la morphine et à la douleur, je peaufinais mes phrases, je vérifiais des détails historiques, je travaillais avec mon éditeur, et j’écrivais mes scènes, l’une après l’autre.

Il y a une certaine sorte de folie créatrice qui se crée lorsque vous écrivez une histoire dans une courte période de temps (liée à son contrat, pas à sa maladie). Vous savez, bien entendu, que le monde réel existe autour de vous. Vous parvenez même à vous occuper de vos enfants et à régler les petits détails de la vie courante, mais à une certain niveau, votre esprit est un magma d’idées, de concepts, de personnages… C’est un peu comme être deux personnes différentes, ou bien être une seule personne avec deux cerveaux !

L'extrait :

- Miss Tate rentrera dans la voiture des domestiques, déclara [ Lord Summerset] d'un ton sans réplique. 

Prudence connaissait bien cet air buté pour l'avoir souvent observé sur le joli visage de Rowena.

- Mais non ! protesta Victoria en ouvrant de grands yeux sidérés. Prudence vient avec nous.

- Ne soyez pas ridicule, contra son oncle. Le duc de Plymouth souhaite se joindre à nous. Il n'y a pas assez de place.

Prudence posa les deux mains sur les épaules de Victoria. [...]

- Allez, courage. Je vais rentrer avec les autres et nous nous retrouverons à la maison, lui promit Prudence à voix basse.

Sauf que, à l'arrivée, elle fut prise dans un tourbillon. Il fallait aider Hodgekins, le majordome, et Mme Tannin, la gouvernante. Elle eut à peine le temps de voir Rowena et Victoria qui, bloquées dans la grande entrée de marbre, recevaient les condoléances de tout un défilé morbide d'invités. [...]

Tout en s'affairant à des tâches terre-à-terre, elle remarqua que, hormis quelques amis très proches de sir Philip qui lui présentèrent de sincères condoléances, les invités faisaient comme s'ils ne la voyaient pas. Lorsqu'une femme au visage pincé coiffée d'un turban noir lui tendit son verre sans rien dire, elle comprit pourquoi elle était invisible.

Les relations du comte la prenaient pour une domestique.

Elle resta interdite au milieu du vaste hall, un verre en cristal à la main, les larmes aux yeux, ne sachant s'il fallait en rire ou en pleurer.